Invitée mi-juin à faire le voyage au salon de l’optique - notamment connectée - de Shenzhen, en Chine, la Fédération nationale des opticiens de France a tiré sur place quelques enseignements en matière de conception des produits mais aussi, et surtout, matière à réflexion au sujet du rôle de l’opticien dans un écosystème toujours plus technologique. 

Intelligence artificielle, lunettes connectées et autres technologies de diagnostic… il y a ceux qui pensent que c’est de l’esbroufe marketing et/ou un effet de loupe médiatique. Et puis il y a ceux qui estiment que l’avenir du secteur est là, qu’on le veuille ou non. La Fédération nationale des opticiens de France se veut, elle, à l’écoute de tous ces sujets, convaincue qu’il faut intégrer les nouvelles technologies dans la future formation des nouvelles générations d'opticiens. En juin, le syndicat a eu l’occasion de s’envoler pour le sud-est de la Chine, invité par la Chambre du Commerce de Shenzhen à venir participer au salon de l’optique-lunetterie et de la lunette connectée. Cette immersion a permis à Hugues Verdier-Davioud, le patron de la "Fédé", de tirer bien des leçons dans une synthèse adressée à ses adhérents. Et d’abord sur la philosophie chinoise de création des produits : « Les Chinois sont conscients que leur appétence pour les défis technologiques dessert finalement le développement économique même du produit. Ils vont vite, très vite, et finalement trop vite. Ils le reconnaissent. Le contenant (monture) n’a pas le temps de s’adapter à la technologie et d’une certaine manière, ce n’est pas ce qui les intéresse. » La vision occidentale procède, elle, à rebours, en partant des besoins observés : « Nous créons un produit autour des besoins des patients, alors que les Chinois créent un produit... considérant selon l'adage populaire que "l'outil créera ensuite le besoin". Et c'est le marché qui détermine en définitive qui vit et qui cède. »

Un des autres enseignements tirés de cette expérience sur le salon de Shenzhen (qui soit dit en passant a réuni 82 000 visiteurs sur plus de 22 000 m2, avec 300 exposants dont 50 rien que pour les lunettes IA) concerne les perspectives ouvertes par la technologisation des lunettes. Et sur ce point, on est de plus en plus loin de l’esprit gadget que certains pointent régulièrement : « La monture ne sera peut-être plus un accessoire parmi d’autres, coincée entre la montre et le téléphone. Elle sera tout cela à la fois. Elle s'inscrira comme une nouvelle proposition au patient. Au même titre que les montures s'adapteront à des besoins précis de pathologies telles que les sécheresses oculaires qui sont probablement le grand défi de demain, fait observer le président de la FNOF, ajoutant : la lunette ne sera pas uniquement à vocation sportive, ou à vocation applicative, miroir de notre téléphone, mais elle pourra être prédictive, interagissant avec notre rétine pour identifier en temps réel des risques liés à notre santé. Elle pourra prévenir quelques secondes ou minutes avant un accident cardiaque, vasculaire, ou autre. Et nous devons nous y préparer, dans notre formation, sur le terrain, ou dans nos stratégies économiques ». Cet aspect "santé" c’est probablement "la" porte d’entrée qui légitimera, demain, la prise en main de ces équipements par les opticiens, veut croire Hugues Verdier-Davioud : « Diabète, maladies hépatiques, Alzheimer, AVC, nous n’en sommes qu’au début. Nous devons nous y préparer, nous former, pour accompagner le patient dans un nouveau schéma de prise en charge. Si ce n’est nous, qui d’autres ? »

Tout comme le pense Sébastien Brusset, opticien-designer passionné par la tech appliquée à l’optique et avec lequel Hugues Verdier-Davioud échange régulièrement, l’IA bouscule le marché dans ses fondements mêmes. Ce qui, par ricochet, doit inciter l’opticien à réfléchir dès aujourd’hui au positionnement qu’il aura demain : « J’entends que pour beaucoup d’entre nous, ces scénarios ne fassent pas rêver, tout autant que les auto-réfractomètres ont laissé perplexes nos aînés (et peut-être parfois nous encore maintenant). Mais le fait est que l’intégration de l’IA est désormais incontournable et rebat les cartes de la prise en charge des patients », souligne le porte-voix de la Fédération. Et d’inviter ses confrères à penser opportunité au lieu, réflexe de défense devant l'inconnu, de se braquer : « Ce marché de l’intelligence artificielle est devant nous, ouvert. Nous pouvons le refuser, ou le préempter, pour ce qu’il peut nous ouvrir de nouveaux marchés, de nouveaux relais de croissance indépendants de la mainmise des réseaux, de nouveaux espaces de liberté tarifaire et surtout de nouvelles expertises et abords de la santé visuelle ». Dans ce contexte effervescent sans standard encore établi, les lunettes intelligentes pourraient-elles devenir un levier d’autonomisation pour l'opticien, une façon de faire évoluer le métier à travers de nouvelles prérogatives ? La question se pose clairement. Il y a là un défi en forme de redéfinition du périmètre de la profession… 

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